[Critique] Nostalgie de la lumière

Poussière d’étoile, poussière de soi

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Nostalgia de la luz, dans son titre original, est un film documentaire de Patricio Guzman sorti en 2010 traitant avec splendeur et émotion de la question qui nous anime tous, celle de nos origines, mais aussi de ce que peut signifier la quête dans une vie. Quête de sens, quête de réparation, nous pouvons tous nous reconnaitre quelque part dans Nostalgia de la luz.

Cela se passe au Chili, dans le désert d’Atacama, un peu, puis dans l’espace, aussi. Cela se passe dans un temps qui ne peut qu’être passé (comme nous le verrons). Nostalgia de la Luz part en quête d’une histoire passée géographiquement proche ainsi que d’une autre histoire, la plus ancienne de toutes : celle de l’univers, dans l’infiniment loin.

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Un peu d’Histoire s’impose avant d’aller plus loin. Septembre 1973, un certain Pinochet prend le pouvoir au Chili et ne lésine pas sur les arrestations et les tortures sur quiconque aurait la mauvaise idée de s’opposer au dictat du fascisme. Le dictateur investit le désert d’Atacama, désert le plus aride au monde, pour établir des camps de concentration pour dissidents. Au dénombre au moins 30000 torturés et des milliers de corps enterrés çà et là dans le désert quand les dépouilles ne sont pas jetées à la mer.

Le décor est planté. Nous sommes en 2010 (date de la sortie du film), le régime totalitaire a pris fin depuis 1990. Le désert demeure un cimetière renfermant encore des corps non exhumés. Aussi, en vertu de ses propriétés climatiques et géographiques (éloigné de toute pollution lumineuse), ce même désert est investi par les télescopes les plus sophistiqués pour scruter la vie céleste, analyser, comprendre. Des scientifiques eux-mêmes, pour certains, enfants d’exilés chiliens, soit des victimes indirectes du régime Pinochet.

De là deux quêtes non sans ressemblances se font dans un même endroit. D’un côté les astronomes, poursuivant leur rêve de gamin de plonger leur esprit dans l’espace à la recherche de réponses sur un univers qui nous dépasse, désireux de remonter le temps, à la poursuite d’un idéal, celui au fond de remonter jusqu’à nos origines les plus lointaines. Puis il y a encore ces quelques femmes au visage tourmenté, n’ayant plus que pour seule raison de vivre la recherche des restes de leur famille, frère, mari… Certaines arrivent à tourner la page, d’autres pas, et il n’est pas concevable pour celles-ci de n’avoir pu trouver qu’un pied ou un morceau de mâchoire de leurs proches. Une quête qui, à l’instar de celle des scientifiques, donne un sens à leur vie. Les deux cherchent une aiguille dans une motte de foin, corps humains contre corps célestes. Ce qui différencie les scientifiques de ces femmes, dit un des astronomes, c’est que les premiers peuvent dormir la nuit, les autres pas.

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Mais au-delà de ce contexte tragique, le documentaire ne se cantonne pas à un registre purement pathos et pose d’excitantes questions physiques voire philosophiques, notamment liées au temps et à l’espace, parfois à nous faire tourner la tête. « Le présent n’existe pas […] Toutes nos expériences, y compris cette conversation, ont lieu dans le passé. Même si ça n’est que des millionièmes de secondes. La caméra que je regarde maintenant se trouve à quelques mètres et donc, depuis quelques millionièmes de secondes, déjà dans le passé par rapport au temps que j’ai sur ma montre. […] La lumière de la caméra ou la tienne, reflétée, me parvient avec un décalage ».

C’est une thèse, le présent n’existe pas. Nombre de philosophes la partage d’ailleurs mais si l’on fait un pas de côté par rapport au documentaire, on pourrait voir là une question propice à débat. En effet, est-il si sûr que le présent n’existe pas… ?

Nostalgia de la luz nous éveille à d’autres acceptions intéressantes, en l’occurrence quant à la matière. L’appareillage de pointe de l’observatoire permet d’analyser à distance la composition des corps célestes étudiés. Les spectres révèlent ainsi la proportion de telle ou telle matière, le calcium par exemple, présent dans les astres : « Une partie du calcium de mes os s’est formée après le Big Bang ».

L’infiniment loin nous est finalement si proche.

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Impossible enfin de terminer sans parler de l’esthétique du film qu’on peut qualifier, dans un certain sens, de contemplatif. La photographie est très soignée et ajoute une légèreté d’autant plus appréciable tant le fond est parfois difficile émotionnellement. Quelques images de galaxies issues de satellites agrémentent encore le plaisir visuel.

Nostalgia de la luz ­­­vaut le détour tant par son aspect historique que scientifique et que visuel. Loin des documentaires purement informatifs ou purement contemplatifs, le film a pris le parti de traiter d’un épisode de l’Histoire sans sensationnalisme ni engagement politique. Le réel tour de force est dans l’articulation de ces deux domaines, historiques et scientifiques, et de ces deux communautés, astronomes et veuves, a priori sans lien et pourtant si proches.

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Hans Gnuj
Auteur : Hans Gnuj

(Ma première voiture c'était une Peugeot, et un jour mes cousins sont allés dormir chez ma grand-mère.) Normophobe refusant de se soigner. Addict aux concepts, à l’impermanence et au fromage. Fasciné par les canards et les cantatrices chauves.