[Critique] Damien Saez accuse la société mais pas le temps

« Les anarchiectures de notre jeunesse ! »

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Retour sur un artiste qui a longtemps fait grésiller nos radios hertziennes, à une époque où le son était encore granuleux et les images en 2D. A cette époque glorieuse de notre adolescence, où le feu de la rébellion nous poussait à nous teindre les cheveux et nous peindre les ongles, la voix éraillée de Damien Saez répondait à ce besoin vital de non conformisme. Quelques années plus tard, à l’orée de la phase adulte de nos vies, il sort son album « J’accuse », faisant écho à de ce qui fut un temps notre recherche d’identité.

L’album s’ouvre sur un a capela cinglant. Pas besoin de musique quand on porte un texte aussi pointu. Un fort contraste s’installe dès les premières phrases, entre ces mots acérés, triés sur le volet, et cette voix mélancolique. « Petit Poucet se demande pourquoi ses parents ont capitulé ». La fin ce de titre annonce un album engagé, enragé, sur la décadence de la société. Et la suite ne déçoit pas.

Deuxième titre, Pilule. Le  rock arrive, s’emballe, nous fait bouger la tête, puis le cou, le corps et on finit le point levé debout sur la table basse de son salon. Dans la rue, les gens nous prennent pour une folle, notre regard perce, transperce leur superficialité, nos lèvres murmurent les couplets, nos jambes hurlent le refrain. Baisse les yeux, toi et ton faux Longchamp, tu as oublié qui tu aurais pu être. Écoute, écoute ça, l’allégorie de ta vie. Prochain tram dans 20 minutes ? Qu’à cela ne tienne, je vais courir.

Et la suite ne fait qu’augmenter notre rythme cardiaque. Nicotine personnifie subtilement la cigarette et on se dit sur la longue note finale que non, il ne pouvait tout de même pas parler d’une femme ; Des p’tits sous rappelle élégamment le pouvoir javellisant de l’argent sur les convictions ; J’accuse, litanie infernale des obligations et interdictions d’une vie bien rangée, lancine dans nos oreilles ce profond dégoût de notre docile acceptation.

Pause, nouveau thème, l’amour, les femmes, un début a capela et un rock aux couleurs pop. Commercial pourrait-on se dire ? Rien de tout ça, les derniers couplets achèvent tout auditeur un peu trop naïf. Respiration musicale et c’est reparti : Les cours de Lycées dépeint la face trop longtemps cachée des teenagers new age socialement intégrés à une évolution macabre ; Le printemps adoucit durement nos âmes de sa profonde mélancolie ; Marguerite et Lula nous soufflent des histoires d’amour irascibles, magnifiques et tristes, telles qu’on les vivait à nos 15 ans.

Et puis l’apothéose, l’apogée, le paroxysme de cet album : Saez met son immense talent au service de la poésie. Deux titres somptueux, d’une douceur infinie, qui posent de jolis pansements rose sur nos sentiments éreintés par les 12 premiers titres. Deux titres où Saez parle avec adoration de son tricycle: en roue arrière, il irait bien voir la mer. Tricycle jaune est ainsi le dernier morceau de l’album. Musique calme, enfantine, berceuse aux images hautes en couleur, il signe la fin d’un album déchainé par un optimisme à l’état pur.

Quoi en penser ? Saez est un artiste incontournable ne s’adressant pas toujours au grand public. Mais comme l’ont éminemment dit Sacha Guitry et Youssoufa : « plaire à tout le monde c’est plaire à n’importe qui ». Son album respire la vie, belle ou moche, malade ou en bonne santé, rose bonbon ou vert gangrène. Il appelle à l’aide, tente d’éveiller les consciences aux injustices sociales et les réminiscences de notre jeunesse. Il fait résonner en nous cette lointaine et profonde conviction que l’on peut nous aussi changer la face du monde. Il verbalise pour nous cette émotion que l’on a portée sans comprendre toute notre adolescence et nous somme de ne pas la jeter aux oubliettes de notre adulte. En résumé, la vie peut être rude, insoutenable d’horreurs, désherbante de toute pousse de candeur, mais avec un peu de poésie et de cœur, finalement, on peut la rendre meilleure. Ne capitulons donc pas devant le désespoir d’un métro-boulot-dodo, et ajoutons-y un insolent rêve-trêve-grève.

« Quand l’apocalypse sonnera la fin, que le trafic sera bloqué au péage, il y en aura un que tu verras passer, ce sera le tricycle jaune. »

 

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Orane Offrias
Auteur : Orane Offrias